On sait peu de choses de Judas, très peu même. Mais son destin nous interroge et nous fascine. Nous oscillons à son égard entre compassion, désaveu et le frisson de la peur.
Les évangiles s’écrivent après les événements
Les évangiles prennent forme peu à peu après Pâques, au moment où peu à peu aussi, les yeux des disciples s’ouvrent au mystère dont ils ont été témoins. Les disciples ont cheminé avec Jésus, sur les chemins de Galilée, de Samarie et de Judée. Ils l’ont entendu parlé de façon étonnante du Royaume de Dieu, en en posant les gestes en même temps que les paroles. Ils l’ont vu guérir des lépreux, des paralysés, et des aveugles. Ils l’ont vu pardonner à des femmes et à des hommes écrasés par leur vie, par leur passé et peut-être aussi tout simplement leur présent. A chaque fois, dans ses paroles et dans ses gestes, il donnait à entrevoir le Royaume des cieux, cet au-delà infini de l’homme qui leur donnait en même temps à rencontrer Dieu comme tout proche dans leur vie.
Une mort terrible
La liberté prodigieuse de Jésus, de ses paroles, de ses actes, lui a valu une opposition croissante de la part en particulier des chefs religieux de son peuple, jusqu’à être jeté en croix, sur acclamation populaire après un verdict prononcé par Pilate, l’occupant romain.
Mais ses disciples, effondrés par ce destin, et plongés dans la peur la plus totale, se sont relevés. Ils ont dit avoir fait l’expérience de le rencontrer vivant. Hallucinations collectives ? Ils l’ont rencontré en des contextes trop différents, en des expériences tellement diverses, et sans prédisposition aucune à ce genre d’expérience surnaturelle… Il faut bien prendre acte de ce qu’ils ont dit, puisque de surcroît ils ont donné leur peau et leur vie en engageant leur témoignage, partout.
Dieu étrangement proche
Quand ils annoncent ce qui devient peu à peu l’Evangile, ils connaissent la fin. Ils comprennent un peu mieux que ce qu’ils ont vécu, non seulement n’est pas incompatible avec Dieu, mais que c’est une étonnante révélation de Dieu : non pas Dieu tout puissant et justicier, mais un Dieu étrangement proche des hommes et fidèle finalement aux hommes, qui a assumé un chemin d’homme en totalité, jusqu’à la mort la plus terrible.
Judas, le traître
Sur le chemin, il y a Judas. Curieux cette façon dont il l’a trahi, lui qui était pourtant l’un des Douze. On a tout dit : peut-être était-il proche d’un groupe de sicaires, d’opposants armés aux romains (son nom Iscariote serait une version du mot sicaire). Déçu alors, Judas, de voir qu’en fait de Messie, il serait trop perdant pour que l’on puisse suivre. D’autres ont pensé qu’il avait trahi pour l’argent seulement. A voir ! Ou bien quoi ?
Quand arrive la mort et la trahison, difficile de renouer les fils. Le cœur humain est manifestement trop complexe… Mais le malheur est total ! Alors ils ont médité longuement, entre leur foi et les Ecritures, et avec ce boulet à résorber si cela était possible.
Ce qu’ils en disent
Dès lors, peu d’éléments. Mais en présentant l’appel des Douze, les évangiles disent à chaque fois : celui qui allait le livrer. Comme si Jésus avait consenti au risque.
C’est Matthieu qui est le plus «bavard» sur la question. Judas veut rendre les pièces d’argent qu’il a reçu des grands Prêtres, mais ils lui disent qu’il en fasse ce qu’il veut lui, car c’est son problème et pas le leur. Matthieu combine plusieurs textes de l’Ecriture (Jérémie 18 + un texte des Lamentations, etc) pour parler longuement, non pas tant de Judas, finalement, que du prix (le mot est répété près de 7 fois) auquel a été acheté ou payé le sang innocent (expression répétée également). C’est cela que Matthieu affirme, pour s’en tirer par le haut face au scandale.
Le suicide de Judas ?
Luc a des mots terribles. Reflètent-ils la réalité quand il dit que Judas est tombé la tête la première et que ses entrailles se sont répandues ? (Actes 1, 18) ? Peut-être. En fait, on ne sait pas. Peut-être est-ce une allusion au livre de la Sagesse quand il parle de la mort des impies (Sagesse 4, 19) ? Ou bien encore une allusion à la fin maudite du traître Ahitophel (2 Samuel 17, 23 ; 2 Samuel 15, 31) ? On le pense souvent.
Judas a-t-il été sauvé ?
On voit que les disciples ont dû mettre du temps à comprendre et à … digérer la traîtrise de Judas, qui demeurait une blessure pour eux. Probablement Judas a-t-il eu un destin tragique. Mais on ne peut être plus affirmatif, c’est de l’ordre de la conjecture, de l’hypothèse. En tout cas, c’est dans les Ecritures que les disciples sont allés cherché un peu de lumière. Des Ecritures peu réjouissantes : elles pèsent le poids du drame réel qui s’est vécu.
Mais au terme, les hommes sont muets. Car comme le dit saint jean dans sa première épître, Dieu est plus grand que notre cœur. C’est l’évangéliste Matthieu qui est le plus clair, quand il dit dès le début de son évangile, que Marie et Joseph donneront à l’enfant le nom de Jésus, ce qui signifie ‘Dieu sauve’, car il sauvera son peuple de ses péchés.
Dieu, source de pardon…
Plus loin que le mystère qui souvent nous écrase, demeure un pardon. Parce que Dieu est Dieu (relire le très beau chapitre 11 du livre du prophète Osée).