Et en t’appelant à être toi, Dieu t’appelle à être libre, à faire éclore sur terre quelque chose de tout à fait nouveau que personne n’avait osé imaginer : toi.
Petit délire : un jour tu reçois une lettre, une belle lettre avec un vrai timbre et une adresse écrite à la main ; tu l’ouvres, et dedans il y a marqué, toujours à la main, quelque chose comme cela : «Nous avons une nouvelle tout à fait capitale à vous annoncer : vous êtes appelé.» Et ensuite, c’est signé, mais pas très lisible : peut-être Denis, mais la place du point sur le i ferait plutôt penser à «Diou» (une abréviation? un surnom?) à moins que ce ne soit «Dion» ou même, non! bon sang, serait-ce possible? «Dieu»? Je ne sais pas comment tu réagirais ; évidemment,
ça fait un peu pub : «Bravo, vous avez été tiré au sort parmi des milliers et vous avez gagné le droit d’acheter cette superbe voiture plaquée or, au prix de la ferraille !» On sait bien que ce n’est pas tout à fait le style du bon Dieu d’appeler de cette manière-là ; mais il n’empêche, moi, je trouve que ce qui est écrit dans cette fameuse lettre, ce n’est pas si faux que cela : tu es appelé.
Eh bien oui, réfléchis, c’est vrai : un nom t’a été donné, et chaque jour quand tu l’entends, tu es appelé. J’ai peut-être l’air de tirer les choses par les cheveux, mais ça me paraît tout à fait capital. Existe-t-il un seul être humain au monde qui n’ait pas de nom? Parfois je me dis que ça doit être la plus grosse angoisse des anges dans le ciel : découvrir un enfant sans nom, un petit être absolument seul que personne n’appelle. Si par malheur cela se produisait, je suis persuadé qu’ils se décideraient à faire quelque chose d’extraordinaire, uniquement pour pouvoir appeler ce petit. Et c’est seulement une fois le nom donné, enregistré à l’état civil, confié à ceux qui prendront soin de l’enfant, qu’ils reprendraient leur service régulier.
On ne peut pas vivre sans être appelé. C’est d’ailleurs peut-être cela qui est le propre de l’homme, plus que le rire, la raison ou les larmes : nous avons tous besoin de quelqu’un pour assurer nos premiers pas, entendre nos premiers gazouillis, nous faire un peu de place, se réjouir de nous voir grandir, nous introduire dans cette existence pas toujours très simple, nous appeler par notre nom. La souffrance la plus grande qui existe aujourd’hui, c’est peut-être de ne pas se sentir appelé, pas vraiment appelé. Tu sais, même quand on a été appelé d’une voix pas bien claire, on a quand même été appelé : c’est quand même grâce à cela que nous pouvons à notre tour tenir à peu près debout et ouvrir la bouche. Et je suis persuadé que chacun, avec l’aide des autres, peut déceler peu à peu, dans l’ambiguïté des appels qui l’ont introduit à la vie, ce qui là-dedans, malgré tout, sonne juste.
Bon, mais tu peux me dire : «Très bien, j’ai été appelé par mon père, ma mère et tous ceux qui ont pris soin de moi à un moment ou à un autre, tous ceux qui ont au moins une fois prononcé mon nom, j’admets ; mais, quel rapport avec l’appel de Dieu?». Excuse-moi, mais je suis un peu étonné de cette question : qui donc t’a donné la vie, en dernier ressort? À travers tes parents et tous ceux qui ont pris soin de toi, qui peux-tu reconnaître ? Pour moi, si Dieu n’est pas présent dans cet écheveau de liens qui t’ont porté à l’existence, alors, je ne vois pas où il peut être ailleurs.
Peut-être te viendra-t-il alors une autre question : «Il y a malgré tout une différence entre cet appel à vivre et ce qu’on désigne d’habitude par l’appel de Dieu ; d’ailleurs, on a un mot pour cela, on parle de “vocation” ; c’est bien le signe que c’est quelque chose de spécial.» Je suis d’accord avec toi, mais en même temps, je ne pense pas qu’on puisse opposer ces deux types d’appels. Dieu, d’abord, t’appelle à être toi (et sans flatterie aucune, je te signale qu’il n’y a personne d’autre que toi pour être toi : tu es absolument unique - et tous les autres aussi d’ailleurs). C’est déjà pas mal, d’être soi, tu ne trouves pas ? C’est un beau projet. Je crois qu’en fait, Dieu n’appelle jamais quelqu’un à faire quelque chose, sans l’appeler d’abord à être lui-même ; le bon Dieu n’a rien à voir avec une agence d’intérim, ce qui l’intéresse, ce n’est pas le travail que tu peux faire pour lui, ce qui le passionne, c’est toi. Et en t’appelant à être toi, il t’appelle à être libre, à faire éclore sur terre quelque chose de tout à fait nouveau que personne n’avait osé imaginer : toi.
C’est cela qui est primordial ; alors c’est vrai qu’en fait, on met du temps à trouver le terrain dans lequel va pouvoir pousser tout ce que Dieu a semé en nous. On peut être tenté d’ailleurs de brusquer les choses, de vouloir savoir à tout prix, tout de suite, qui l’on est (et en même temps, si possible, ce que l’on vaut), et pour cela, on est parfois prêt à faire des tas d’acrobaties. Mais jamais les plantes ne poussent plus vite quand on tire dessus ; la seule chose que cela peut leur faire, c’est de les arracher de leur sol.
Savoir à quoi l’on est appelé dans la vie ne nous apparaîtra dans toute sa netteté que tout à la fin. Finalement, ce sera peut-être seulement au jour de ma mort que tout cela s’éclairera vraiment ; mais j’imagine que ce jour-là, cette question ne m’intéressera plus beaucoup : finalement, je me rendrai compte - enfin !- que cette question, je peux la laisser à Dieu : tout compte fait, je m’en fiche un peu de savoir qui je suis et ce que je fais ; ce qui compte, c’est de pouvoir le retrouver, lui. Et il se pourrait que ce soit lui, alors, qui m’invite à regarder toute la route de mon existence. Tous les deux, nous pourrons en contempler encore une fois la beauté, malgré tous ses détours et ses errances. En voyant ce chemin étonnant, je pourrai lui dire : «Mais tout cela, c’est grâce à toi, c’est toi qui m’as appelé !» Je ne sais pas dans quel état je serai, mais si c’était aujourd’hui, je crois que j’aurais envie de lui sauter au cou.
Bon, très bien, mais en attendant, il y a d’abord cette journée à terminer, et puis sans doute quelques autres avant ce moment tant attendu. Mais chaque jour, dans chaque parole qui se risque, je sais que je pourrai reconnaître l’appel de Celui qui a voulu mêler sa voix aux nôtres pour que nous puissions, avec lui, répondre à notre Père.
Posté par lucie le 18/01/2007 17:08
parfois c'est simple, parfois c'est impossible, parfois je suis trop fatiguée pour le faire alors j'attends et ... finalement je choisis pas