Quand le temps des cadeaux approche. Avant d’affronter l’atmosphère enfiévrée des magasins, réfléchissons à ce que nous voulons signifier en offrant des objets plus ou moins onéreux. Faut-il nous élever contre la multiplication, la débauche des cadeaux ?
Avec Noël revient le temps des cadeaux: les rêves des enfants, les vitrines des magasins et les flashes publicitaires en sont pleins. Prévoir un cadeau pour quelqu’un, chercher ce qui lui fera vraiment plaisir, aller le choisir… si l’on prend au sérieux le geste d’offrir, il y a de quoi s’occuper! En même temps, on peut ressentir un certain embarras devant les proportions prises par le commerce des fêtes de fin d’année. Ou même du dégoût si l’on considère que l’ampleur et le nombre des cadeaux éclipsent le geste du don et entraînent dans une course insensée, au terme de laquelle nous risquons de nous retrouver avec beaucoup de cadeaux dans les mains, mais au fond de l’âme, un curieux sentiment d’insatisfaction.
Quel cadeau m’a fait le plus plaisir ?
Avant de foncer dans les magasins, rien n’empêche de réfléchir. Un bon point de départ peut consister à se demander quel cadeau, parmi ceux que nous avons reçus, nous a fait le plus plaisir. Voilà qui peut fournir des indications précieuses pour nos propres achats. Je me risque à répondre pour mon compte.
Quand j’étais à l’école maternelle, les maîtresses, de temps en temps, proposaient à vendre de beaux cahiers de coloriage, appétissants, rieurs, propres, qui sentaient bon l’encre fraîche. Mes parents n’en achetaient jamais. Pour moi, c’était donc une affaire classée, et j’écoutais d’une oreille distraite la liste des heureux bénéficiaires appelés à venir prendre le bel album sur le bureau de la maîtresse. Lorsqu’un jour, j’ai entendu mon nom, j’ai cru à une erreur ; mais la maîtresse me fixait du regard pour que je me lève et m’approche. Je me souviens avoir hésité. J’y suis allé malgré tout, convaincu que je devrais rendre le cahier dès que le malentendu serait clarifié. Mais personne ne me l’a demandé. Le soir, quand mon père ou ma mère sont arrivés, j’ai compris que c’était une surprise de leur part. J’ai reçu beaucoup d’autres cadeaux depuis, mais je pense que c’est celui-là qui m’a fait le plus plaisir.
L’extraordinaire folie de l’amour
Les cadeaux disent quelque chose de plus que tout ce qui s’est déjà dit, quelque chose d’extraordinaire; c’est sans doute ce qui leur confère ce côté magique. Rien n’y oblige; ils perdent même presque tout leur charme quand ils deviennent attendus. De fait, on pourrait s’en passer. Je n’avais pas besoin de cet album de dessin pour savoir que mes parents m’aimaient. Leur attitude de tous les jours me le disait déjà . Mais ce cadeau m’a dit quelque chose de plus. Pour moi, il a symbolisé un surcroît de l’amour par rapport à l’habitude – un grain de folie dans lequel l’amour se distingue, fait entendre sa note propre, inimitable. Dans ma tête d’enfant, ce fut une révélation.
Évidemment, il est beaucoup plus difficile de faire une surprise pour un anniversaire ou Noël. Alors, on peut chercher à faire porter la surprise sur l’objet lui-même: que trouver qui convienne à la personne et qui pourtant lui manque? C’est tout un art, qui met l’imagination au travail.
Face au déferlement de tous ces cadeaux attendus, convenus, obligés, on peut avoir la nausée, n’y voir qu’une récupération mercantile du si beau et fragile désir de dire son amour; faut-il refuser d’entrer dans le jeu? Peut-être. Comment alors manifester l’extraordinaire de l’amour? Peut-être par une lettre, un appel téléphonique, une parole qui touche juste au bon moment, une visite, un signe.
Des liens transfigurés
Il y a sans doute aussi tout un art de recevoir un cadeau; c’est-à -dire de le laisser parler, de le laisser dire l’amour dont il est porteur. Cela suppose de l’accueillir vraiment, de lui chercher une place d’où, de temps en temps, il pourra nous faire un petit clin d’œil. Cela suppose aussi de le fréquenter, de l’honorer. Et à chaque fois, de l’entendre nous chanter sa petite musique fraîche et joyeuse. Mine de rien, cela aide à vivre, d’écouter ceux qui nous aiment, non? Et puis, par un mystérieux retour, nous sommes portés, alors, à penser à ceux-ci et même à d’autres, et leur venue dans notre esprit occupé en général par bien du fatras, ouvre un espace de gratuité et nous laisse la douceur et la paix d’une heureuse visite. Nous pouvons aussi les confier à Dieu, comme cela, pour rien, sans qu’il n’y ait à leur sujet rien de grave ni d’inquiet, simplement pour honorer ce lien par lequel la vie nous a été donnée. J’ai remarqué qu’alors, nous recevons nous-mêmes beaucoup de paix et de bonheur.
Et puis, par-delà ceux que nous aimons parce que ce sont nos proches, il y a aussi ceux que nous connaissons par nécessité, dans les transports, au travail, dans les commerces, à travers les guichets. À force de les voir, nous pouvons nous habituer à eux sans connaître autre chose que leur visage ou leur voix. Mais rien ne nous empêche de les voir de manière un petit peu différente. À ceux-là , que nous croisons chaque jour sans forcément les remarquer, nous pouvons aussi faire un petit cadeau ou avoir ce type de geste qui dise plus que ce qui est attendu. Tout à coup, les liens habituels sont transfigurés, et nous comprenons que la vie nous est donnée aussi par ces rapports plus ou moins obligés. Nous avons une certaine latitude pour les vivre autrement, pour leur permettre de sortir des conventions où ils pourraient terminer leurs jours, si personne ne les tire de leur triste cachot.
Il y a beaucoup de joie à faire un cadeau à des inconnus, dont nous ne verrons jamais le visage ni n’entendrons la voix nous remercier. Des frères et sœurs du bout du monde ou de plus près, que nous pouvons rejoindre grâce aux associations de solidarité. Le cadeau, alors, est sans retour, mais pas sans effet pour celui qui s’y livre: des liens invisibles le relient à d’autres, qui annoncent un je ne sais quoi qui a goût de fête.
Pour méditer sur le geste d’offrir, je choisirais volontiers ce passage de l’évangile de Luc, qui à mon sens, signale pourquoi le cadeau peut participer du style même de la vie divine : «Quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles, et tu seras heureux parce qu’ils n’ont pas de quoi te rendre» (Luc 14,13-14). Je crois que celui qui prend au sérieux cet appel à élargir le champ de ses dons au-delà de tout espoir de retour, ne sera pas déçu. Il pourrait en effet rencontrer ici une logique qui n’est autre que celle du Dieu de Jésus Christ.
Posté le 20/12/2006 20:00
Cette espèce d’obligation de «faire quelque chose» le soir du réveillon du 31 décembre, moi ça me gonfle. Je ne suis pas contre l’idée de passer une bonne soirée entre copains, mais de là à se sentir forcé de faire la fête à une date précise… En plus, il est difficile d’échapper à la règle sans passer pour un imbécile.