On m’a dit que tu étais bien occupé en ce moment, mais je suis sûr que tu trouves malgré tout un peu de temps pour la fête. Pas vrai ? Tu vois, c’est sans doute la preuve qu’il y a là quelque chose d’un peu miraculeux, quelque chose de vraiment très fort, comme les plantes qui inlassablement font craquer le bitume qu’on leur a passé sur le corps. Tu imaginerais un monde sans fête? La catastrophe... Et puis, des fêtes, il y en a pour tous les goûts : des gigantesques et des toutes petites, des tranquilles et des délirantes, des fêtes pour quelqu’un, pour lui dire qu’il compte beaucoup pour nous, d’autres pour un événement, ou pour se rappeler, et puis des fêtes pour rien, simplement pour la joie et le plaisir de se retrouver.  Â
Dans une fête, il y a toujours de la surprise
As-tu remarqué? Quand on part pour une fête, on ne sait pas vraiment où l’on met les pieds ni ce qui va se passer. Juste avant de franchir la porte, souvent on se demande, l’espace d’une seconde : "Qui vais-je rencontrer? À quoi ça va ressembler?" Dans une fête, il y a toujours de la surprise. C’est imprévisible, incalculable, le temps s’ouvre sur un suspens, change de couleur : c’est un moment vraiment pas comme les autres. Même si l’on inventait des robots ultra-perfectionnés qui pourraient nous apprendre des tas de choses, ils n’auraient jamais envie de faire la fête, parce que eux, ils sont programmés.
Je suis sûr qu’une vraie fête ne te laisse jamais repartir sans t’avoir glissé au creux de la main l’un ou l’autre de ses petits cadeaux : un ami qui ose chanter, rire aux éclats, parler comme tu ne l’avais jamais encore entendu ; des personnes longtemps en froid qui se retrouvent dans la même danse, toutes surprises de pouvoir partager le même bonheur ; quelqu’un qui se confie à un autre et lui dit ce qu’il pensait ne jamais pouvoir dire ; un autre, arrivé épuisé, qui au fil du temps retrouve ses couleurs et repart revigoré ; et puis peut-être le principal : la fête, avec ses airs de gamin déluré, mais aussi avec ses gestes discrets, pleins d’attention, déploie entre ses invités une grande nappe, sans même qu’ils s’en aperçoivent, une grande nappe de joie. C’est à croire qu’elle met tout son plaisir à cela, avec la malice de celle qui te joue encore un bon tour, et la délicatesse de ceux qui aiment faire des surprises.
C’est fragile une fête
En général, c’est un peu après la fête, lorsque tu te retrouves seul ou avec quelques autres, dans les lumières de la nuit, que tu t’en rends vraiment compte. Peu à peu, tout s’apaise, le temps reprend son battement lent et régulier, le silence ouvre ses parkings gratuits. Mais à ce moment là , tu t’aperçois qu’il y a quelque chose qui murmure en toi : quelque chose qui rend ton pas plus léger, élargit ton souffle et te fait respirer du bonheur. Et tu te dis : bon sang, mais d’où ça vient? Comment j’ai attrapé ça ? Mais tu sais en même temps qu’il n’y a pas de réponse à ta question : ça chante chez toi parce qu’une main agile comme celle d’un pickpocket a glissé cela en toi à ton insu, et tu ne sauras jamais quand exactement.
Je comprends pourquoi Jésus, lui, semblait tant aimer la fête. C’est comme s’il était venu avant tout pour cela : pour lui laisser le temps de recoudre patiemment ce qui était déchiré en l’homme, entre nous, et même, avec Dieu. Mais c’est fragile une fête. Derrière son audace un peu folle, elle cache une vulnérabilité d’enfant. Il suffit parfois d’un mot blessant ou d’un geste perfide pour que d’un seul coup, tout retombe : il ne reste que de la tension, chacun prend une position de défense. En une seconde, c’est fini : la fête est gâchée. Et là , il faudrait un autre miracle pour qu’elle retrouve sa beauté. Et pourtant tu sais, une fois au moins, ce miracle s’est produit. C’était au cours d’une fête, alors que Jésus avait réuni ses amis. La violence qui rôdait autour depuis longtemps, cette fois-ci, s’est invitée à table. Elle a montré ses crocs. Mais alors, Jésus a trouvé ce geste stupéfiant : il a pris du pain et du vin, et les a donnés à ceux qui étaient là , comme son propre corps et son propre sang. D’un seul coup, la violence n’avait plus rien à réclamer. C’est sans doute une des seules fois, tout au long de l’histoire, où l’on a vu aussi clairement celui qui, d’habitude invisible comme un pickpocket, glisse la joie de la fête au fond de ton cœur.
Chacun de tes pas sera un pas de danse
Si l’on peut trouver de la joie aujourd’hui dans la fête, malgré tout ce qui la menace, malgré ce qui la plombe, c’est sans doute aussi grâce à ce geste-là : il indiquait que lorsque les temps s’ouvrent pour la joie, celle-ci ne flotte pas toute seule entre deux airs, mais elle est portée par quelqu’un qui s’est risqué en personne dans cette brèche. Mais tu sais, ça veut dire aussi que désormais, la fête n’est plus une simple parenthèse au milieu du temps ordinaire. Elle est promise à autre chose qu’à rester une exception. Si c’est Lui qui soulève la fête et prend soin de déplier sa nappe immense, c’est parce qu’elle indique là où l’on nous attend, là où nous devrions arriver, un jour ou l’autre, toi et moi, et tous les autres. Et alors, chacun de tes pas sera un pas de danse.
Posté le 20/12/2006 20:00
Cette espèce d’obligation de «faire quelque chose» le soir du réveillon du 31 décembre, moi ça me gonfle. Je ne suis pas contre l’idée de passer une bonne soirée entre copains, mais de là à se sentir forcé de faire la fête à une date précise… En plus, il est difficile d’échapper à la règle sans passer pour un imbécile.