Étienne Grieu écrit cette lettre après avoir rencontré Damien qui lui avait confié qu’il était amoureux.
Depuis que nous avons causé, ce que tu m’as dit ne ma pas quitté. Finalement, je prends, ma plume pour t’écrire ce mot
Tu parlais de l’irruption dans ta vie de ce sentiment totalement nouveau, merveilleux qui bouleverse tout. Tu confiais cette impression inouïe de vivre non plus soi seul, mais en face de quelqu’un, pour quelqu’un, avec quelqu’un
d’autre. Tu disais : «C’est comme si j’avais découvert un nouveau passage vers la vie : extraordinaire». Et tu n’as pas hésité à nommer ce qui semblait ici s’annoncer : l’amour. Avec toi, je me suis réjoui en te voyant ainsi comme je ne t’avais jamais vu. Et voilà ce que je veux encore ajouter à ce que nous avons échangé.
Parfois j’essaie d’imaginer ce qui se passerait si un jour en se réveillant, on devait constater que l’amour avait complètement déserté la terre. Tu vois cela? On aurait beau ouvrir grand les yeux, regarder partout autour de nous : rien! plus une seule de ces pépites qui brillent si fort et illuminent à elles seules toute une semaine, parfois même toute une vie. Et bien ! si par malheur ce la se produisait un jour, je crois que le monde entier tomberait comme en hibernation, dans une sorte de léthargie glacée. Notre vieille terre toute congelée serait une gigantesque chambre froide ! Tu te rends compte? Quel cauchemar… La fin du monde, et la fin la plus plate qu’on puisse imaginer.
Et pourtant, parfois, je me dis : ce n’est pas un rêve totalement absurde. L’amour peut disparaître si l’on en prend pas soin. Peut-être même plus vite que les baleines bleues. Ça peut mourir, un amour, c’est vrai.
Déjà souvent, à peine né, il déçoit. C’est qu’on attend tellement de lui ! Parfois j’ai l’impression qu’on lui demande de nous combler de tout ce dont on manque, de tout ce qui en nous est mal fini, assoiffé. Et cela est d’autant plus fort que ce manque est plus profond, plus douloureux, plus caché et donc plus tyrannique. Pauvre amour ; c’est comme si on le serait fort dans nos bras qu’on le laissait à peine respirer. Et pourtant il y a dans l’amour un des secrets les plus profonds et les plus mystérieux : il peut nous donner à vivre sans pour autant nous satisfaire ; avec lui, on ne sera jamais satisfait (ni remboursé, d’ailleurs), le désir ne sera jamais éteint, jamais définitivement comblé.
Quelquefois aussi, on ne lui laisse pas le temps de nous dire tout ce qu’il avait à dire. À peine a-t-il commencé à chanter ici qu’on le cherche là -bas. Ça lui fait tourner la tête en bourrique. Et puis il arrive aussi que l’amour meure, tout doucement, de silence. Etouffé sous un édredon de silence. C’est, je crois, sa mort la plus banale et pour lui, sans doute, la plus terrible.
Mais au milieu de tout ça, parfois en plein courant de la vie, parfois sur les chemins de traverse, parfois de manière totalement inattendue, parfois avec cette fragilité qui lui donne un air de miraculé, l’amour naît, et puis ne cesse de grandir jusqu’à devenir – on s’en rend compte bien longtemps après, en regardant des années et des années en arrière – un arbre immense qui accueille sur ses branches toutes sortes d’oiseaux.
Tu vois, sans le vouloir, je retrouve les images de l’Évangile. Mais ce n’est pas étonnant. Tu sais, souvent, on se tourne vers Dieu pour lui demander de nous aider. On lui demande toutes sortes de choses : de réussir les examens, de ne pas rater le train, de guérir ceux qu’on aime, et puis, bien sûr, on peut lui demander la gr^ce d’aimer vraiment quelqu’un. Et l’on a raison de lui confier tout cela, il ne faut pas s’en priver. De toutes façons, lui saura nous donner ce dont on a besoin, parce que lui, il sait aimer. Si d’ailleurs on cherchait un maître pour apprendre à aimer, on pourrait s’adresser à Dieu. Il suffirait de s’allonger comme les vacanciers qui se font bronzer au soleil sur une plage, et de se laisser dorer par la chaleur de son amour. Rien que cela. Et c’est plus simple que les magazines qui expliquent comment être beau et faire l’amour à la perfection.
Mais il y aussi une autre manière de s’adresser à Dieu. Ce serait de se demander comment, nous, on peut prendre soin de lui. N’ouvre pas des yeux ronds ! Oui, toi, mais bien sûr, tu peux prendre soin de lui. Et tu sais comment ? Il y a mille manières. Mais je t’en signale une, puisque tu m’as mis sur la piste : en prenant soin de cet amour encoure balbutiant, il rejoindre peut-être l’amour qui fait bouger le monde et le réchauffe chaque jours de ses rayons d’or. Tu te rends compte ? On espère aussi en toi pour que la terre ne finisse pas en un grand congélateur !
Allez, tu sais, sur ce chemin, tu n’as pas fini de t’étonner, de rire (y compris parfois de toi-même) et de pleurer. Car il y a tout cela dans l’amour.
Posté par charlottep le 09/03/2006 18:44
et comment on sait que c'est le bon