27 juin 2017

Il faut dans la nuit lancer des passerelles.
Emmanuel Levinas, philosophe
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Conakry : sons et couleurs

by Benoît Lucquiaud ,  le 08/01/2007

Il doit être 5 heure du matin… En tous cas, il n’est pas 6 heure car lorsque mes yeux gorgés de sommeil regardent à travers les persiennes, ils ne distinguent que l’ombre géante de la haie surmontée d’un ciel encore étoilé. A ce moment où la nuit se retire, mon esprit engourdi va maladroitement vers son réveil. Il sait malgré lui que le repos touche à sa fin ; il goûte avec délice à ce moment entre chien et loup.
Et soudain, c’est le signal. Sans crier garde, le coq du voisin déchire le silence. Brusque, un deuxième entre en scène et un troisième lui répond et un quatrième s’en fait l’écho. Au loin, des chiens errants se livrent à un combat : ça jappe et ça grogne, ça crie et ça gémit. Effrayés, sommeil et obscurité fuient sous les cris stridents de ces bêtes de basse-cours.
Et puis, rassurante, ferme et sereine, la voix du muezzin psalmodie l’appel à la prière… «Allah akbar ! Allah akbar !»… Les nombreux minarets de Conakry se répondent …«Allah akbar ! Allah akbar !»… jusqu’à ce que la communauté des musulmans se retrouvent pour la première des cinq prières quotidiennes. Je sais alors que je n’ai plus d’excuse : je dois me lever.
Dehors, tout s’anime déjà : les voitures entament leur danse avec coups de freins syncopés et klaxons fortissimo, les étales s’ouvrent, les paroles jaillissent dans une cacophonie de langues : poulard, soussou, malinké, expressions arabisantes et sons gutturaux, français, anglais parfois… On récite les formules de politesse comme des incantations : «Bonjour, ça va ? Et la famille ? Et les affaires ? Et la santé…». C’est ainsi que la journée commence : par un torrent de paroles, par le déluge des bruits de moteur.

Une ville colorée
Abondance des sons et des musiques, abondance des couleurs dans les marchés. Tomates rouges, bananes vertes, petites, grosses ou difformes font écho aux couleurs vives des habits traditionnels africains. Boubous blancs, rouges, boubous bleus, foulards jaunes artistement noués, côtoient les très austères costumes trois pièces de fonctionnaires aux montres brillantes et aux souliers clinquants.
Conakry est aussi une ville colorée par ses ordures. Conakry est une ville sale. L’atmosphère, saturée par les gaz des pots d’échappement, devient suffocante à cause des nombreux feux qui jalonnent la route. Ici, les ordures, plastiques, feuilles, papiers…tout est brûlé sur place, faute d’un service de nettoyage efficace.
À partir de 7 heure et demi, l’université s’anime. Jusqu’au soir, de mon bureau, je peux entendre les voix des professeurs : ici un cours d’anglais, là un de mathématiques, là-bas un autre de gestion financière, plus loin, les juristes qui s’adonnent au droit civil et constitutionnel seront bientôt remplacés par la nouvelle promotion des journalistes pour une leçon d’économie générale. Dans la cour, des étudiants palabrent alors que d’autres se détendent autour d’une partie de ping-pong ou d’une partie de Scrabble…
Et puis, lointain, plusieurs fois par jour, on perçoit comme une alerte le son du train plein de bauxite venu de l’intérieur du pays : grincements de rails et sirène ininterrompue pendant toute la traversée de Conakry. C’est ainsi que les richesses du pays se volatilisent : dans d’archaïques wagons, sur des rails obsolètes. Triste signal pour un peuple si pauvre, pour une terre si riche.
Puis arrive le soir. Les derniers étudiants quittent l’université et l’équipe goûte à un instant de calme avant de retourner au vacarme de la route et du marché pour un ultime retour à la maison. Il est 18 ou 19 heure. Déjà, la nuit est venue et avec elle, si on a de la chance, l’électricité. Lorsque cette fée si imprévisible daigne s’incruster dans les foyers, alors, la soirée appartient aux ferrailleurs et aux soudeurs qui en profitent pour accomplir leur travail et illuminer l’obscurité d’étincelles et d’éclairs.

Une musique rythmée
Bientôt, les boîtes de nuit ouvriront. Mais déjà, les maquis[1] et les restaurants préparent le client à une sortie tardive : un rap assourdissant côtoie la musique africaine, Doc’ Gynéco succède à la kora et au balafon dans des compositions modernes, le tout s’accompagne du rugissement des groupes électrogènes. La préférence des guinéens va au «décallé-coupé» (sic). Le terme désigne une danse : «décallé» c’est faire un déplacement sur le côté mais c’est aussi, dans un autre sens, fuir ; quant à «coupé» cela veut simplement dire plier la jambe. Le décallé-coupé est une musique rythmée et répétitive venue de Côte d’Ivoire et dont l’inventeur, Douk-Saga est récemment décédé. Chacun reconnaît ici la créativité de ce peuple divisé par la guerre, et tous y voient la cause d’une telle fécondité. D’ailleurs, ce courant musical chante souvent les souffrances ivoiriennes, parfois sur un ton plaintif, parfois sur un ton de propagande, à l’image d’une de ces chansons critiquant les Français : «Les blancs n’aiment pas les gens ; les blancs aiment l’argent des gens»…
Plus tard dans la nuit, lorsque l’activité semble se reposer, que l’obscurité confie la capitale à la lueur des étoiles et de la lune, d’étranges spectacles peuvent surprendre le voyageur abasourdi par le décallé-coupé. Rejoindre un carrefour pour prendre un taxi à une heure tardive peut réserver des surprises. Déjà, on entend un son, des chants, comme un murmure. En s’approchant, le rythme grandit, les voix s’affirment, fortes et joyeuses. Bientôt, la liesse semble s’être emparée de tout un quartier à ces heures qui appartiennent pourtant aux noctambules. Ce sont des évangélistes qui prient et qui chantent, illuminant le temple de cantiques et le quartier de lumière.
À Conakry, toutes sortes de gens et de choses se côtoient. Les riches, les pauvres, les biens les plus modernes et d’archaïques objets. Les contrastes y sont forts, les couleurs vives, les marchés abondants. La lumière du jour envahie tout grâce à un ciel sans nuage, la nuit enveloppe chaque chose dans une ville sans électricité. Mais toujours, cette jeunesse, cette énergie, que l’on soit fêtards…ou protestants!


(1) Maquis désigne les petits cafés, les petits bars qui ont résisté aux «gros» –ce sont des résistants, des maquisards –et qui offrent la boisson à prix imbattables.
 

 ca semble une belle experience
Posté par yasmina le 09/01/2007 20:27

tout cela semble génial....Quelle belle exprience!!!...COURAGE!

 et les jeunes de Guinée
Posté par charlottep le 06/12/2006 16:52

et dans la vie de tous les jours des jeunes, c'est quoi la différence avec ici?

 Partir
Posté par Jean le 08/01/2007 18:52

J'aimerai bien partir pendant 6 mois en Amérique du Sud pour aider mais où m'adresser

 Pour Jean
Posté par redaction etdieudanstoutca le 10/01/2007 15:56

Adressez-vous à des organismes tels la Délégation catholique pour la coopération (www.ladcc.org) ou consultez le catalogue " Partir et agir dans le monde" des oeuvres pontificales missionnaires (mission.cef.fr).

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